Les victoires de la musique témoin d’un délicat traitement du Rap

11/01/2018

Les trois nominés pour les Victoires de la Musique catégorie "Album de musique urbaine" sont tombés il y a peu.
Etonnant pour certains, évident pour d'autres : cette sélection en dit long sur la vision du rap en France aujourd'hui.
Alors que la tweetosphère crie au scandale et à une sélection discriminatoire. Je regarde en arrière et voyant la pluralité d'artistes ayant gagné le prix, j'ose me dire que ce n'est pas lié !

 

Malheureusement, écrire sur ce genre de sujet c'est accepter la polémique.
Loin de moi l'idée de discuter le résultat, j'aimerais seulement mettre en exergue ce que ce trio signifie pour le rap et au-delà, "la musique urbaine" comme on aime si bien l'appeler en France.

 

 

 

 

 

Focus sur les nominés :

 

Après sa victoire en 2012 pour l'Album "Le chant des sirènes", Orelsan vient défendre son nouvel album. Deux albums consécutifs titrés serait une vraie performance et une réussite pour lui.
Cependant, Orelsan a-t-il dépassé le scandale du titre "Sale Pute" ? Tout pousse à croire que oui. En 2007, Orelsan sort ce titre provocateur dans lequel il se met en scène fraîchement largué par sa copine et lui écrivant un mail infame. A ce moment là, le tollé est énorme. Tout le monde s'en mêle, la pression politique est plutôt conséquente. La secrétaire d'Etat Valérie Létard l'accusera même d'inciter à la violence sur les femmes.
Pourtant Orel sort (bien longtemps après) gagnant du procès, l'affaire a duré des années, il est enfin tranquille.
Nous sommes en 2018 et voilà que je mets cette affaire que je juge "trop évoquée" sur le tapis. Dix ans plus tard, Orelsan a été accueilli sur tous les plateaux Tv avec cette histoire.
Le traitement des médias dit "mainstream" est plutôt évocateur. Voilà ce qu'on met en avant systématiquement, plus grave, c'est souvent pour dire "regardez il a changé il est convenable".

 

Aussi, on retrouve Lomepal dont nous avons souvent parlé sur le site.
Interviewé il y a quelques années et en 2017, Pal' a changé de dimension l'année passée. Ce succès est logique au vu de son parcours. La musique a évolué de manière à s'affranchir du cadre "puriste" que l'on retrouvait auparavant. Il est désormais disque d'or avec une direction originale et assumée. Seul bémol, le traitement médiatique réservé au rappeur laisse parfois perplexe, comme si on essayait de le réduire voire de le cantonner à être "l'idole des jeunes".
Nous ne t'accueillerons jamais en disant que c'est pour faire plaisir aux collègues de machine à café promis Antoine (coucou Quotidien).

 

En parlant d'idoles des jeunes, on en vient au duo Toulousain "Big Flo et Oli". Alors que nous les avions découvert lors d'un rap contenders Sud, leur ascension est fulgurante. Ils sont très vite passé du contexte familial si souvent décrit à Polydor, les albums et les tournées que cela implique. Florian et Olivio sont plébiscités médiatiquement depuis plusieurs années et décrits comme le groupe de jeunes sympathiques et talentueux : mince, il semblerait que l'on nage en pleine pop acidulée...

 

 

 

Ceux qui racontent la rue

 

Par définition, ce qui est urbain appartient à la ville (ndlr : merci le Larousse).
En voyant la terminologie choisie et l'expression "Musique urbaine", je n'ai pas pu m'empêcher d'esquisser un petit sourire.
Dans quelle mesure Big Flo & Oli, Lomepal ou Orelsan racontent la rue ?

 

Evidemment, la musique urbaine ne concerne pas uniquement ceux qui racontent la rue et ce qu'elle contient. Ce serait même adopter un regard puriste voire conservateur que de réclamer une sélection 100% street. Heureusement que le rap a un aspect divertissement, on adore ça et sans ce côté notre musique serait mal en point aujourd'hui. Quelle aura aurait-eu "Demain c'est loin", si "Je danse le mia" n'avait pas secoué les bacs avant ?

 

Avec toute la musique de qualité qui voit le jour (et qui est certifiée disque d'or, de platine ou de diamant), serions-nous en train de masquer quelque peu toute une partie de la culture Hip-Hop ? Peut-on aller jusqu'à dire que toute une frange du rap français est mise de côté?
L'an dernier c'est JuL qui a soulevé la victoire de la musique, mais le jury pouvait-il ignorer l'artiste le plus streamé de l'Hexagone ? Une telle puissance commerciale était comme inévitable en réalité. Et puis, si on se contente des hits, mis à part son goût prononcé pour les roues arrières, JuL n'est pas trop anti-système.
Ce que l'on peut déplorer aujourd'hui c'est qu'une partie importante du milieu rap est absente de cette sélection .
Fianso, Lacrim, SCH, Kalash Criminel, PNL, ceux-ci racontent tous la rue comme ils la vivent, avec leurs armes, leur vocabulaire et des codes qui leurs sont propres.
Que l'on aime ou non leur musique ceux-ci représentent la culture hip-hop et sont écoutés, comme en témoignent toutes les certifications qui leur ont été remises cette année encore.

 

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Peut-être se permet-on avec le rap de nier toute une partie du mouvement, ce qui n'est pas le cas avec d'autres genres musicaux.
Au nom d'une bienséance certaine, on délaisse un courant entier en fait. C'est dommage car fermer les yeux ne suffit pas pour esquiver tout le bruit que font ces artistes.
Ces rappeurs parlent de violence, de drogue et d'activités illégales, ça ce n'est pas toléré par le service public.

 

La BBC n'aimait pas vraiment le rock, mais le courant a-t-il mis en quarantaine les Beatles ou les Rolling Stones pour leur travers affichés en matière de drogues ?
La réponse est non.
Malheureusement, les rappeurs cités plus haut peignent et dénoncent indéniablement une réalité trop peu représentée.

 

 

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L'opinion publique
Mais quel est l'avis du français bien-pensant sur la dynamique rap ces temps-ci ?
On se demande comment sont réceptionnés les messages des grandes Tv et radios sur la question. Ce coup-ci, j'ai ma petite idée mais aucune certitude à partager aujourd'hui.

Les amateurs de musique "urbaine" comme on les appelle se retrouvent-ils dans cette sélection d'artistes "politiquement corrects" ?
Je ne pense pas. Je ne pense pas qu'ils allument la télévision ce soir là, à moins qu'ils ne soutiennent un des nominés.
Le palmarès des Victoires regroupe bien les noms d'artistes que l'on pourrait dire "venant de l'underground”.

Cependant, l'idée que l'on cherche des "rappeurs de service" comme on a des "jeunes de service" et autres à la télévision m'inquiète un peu. Les journalistes enchainent les tweets en jugeant cette nomination. Le sentiment premier reste l'injustice. Pourquoi se clamer ouvert à une culture qui est celle du rap pour en montrer que ce qu'on en choisit. Ségrégation musicale serait probablement trop fort mais voilà que l'on arrive presque à ces extrémités.

 

Restons positifs et rappelons nous IAM venant clamer l'independanza sur scène ou plus récemment Nekfeu prononçant un discours sur la situation des SDF notamment.
(Visiblement, la vidéo d'IAM n'est plus disponible)